Tchad: « La solution à la crise économique de notre pays est politique », Dr Succès Masra, économiste

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L'économiste Succès Masra/Ph Dr

Afin de juguler la crise socioéconomique qui secoue le Tchad depuis bientôt cinq ans, le président de la République, Idriss Déby Itno, lors de son message de vœux au seuil du nouvel an, a évoqué la transformation structurelle  de l’économie. Etant donné que les recettes domestiques (douanes et impôts surtout) ne peuvent pas couvrir les charges de l’Etat, les autorités ont contracté des dettes extérieures pour faire fonctionner le pays en entendant d’autres pistes de solutions. Interrogé à ce sujet, l’économiste Dr Succès Masra donne d’amples explications et fait des propositions de sortie de crise.

L’Info : Qu’est-ce que la transformation structurelle de l’économie pour un pays comme le Tchad ?

Dr Succès Masra : Le Tchad n’est pas un pays pauvre. C’est un pays très riche, un pays béni, mais appauvri par nos incapacités collectives à le transformer. Car savez-vous que des pays africains qui n’ont même pas un centième de la richesse de notre pays s’en sortent mieux que nous ? Vous nous demandez ce que devrait signifier pour notre pays la transformation structurelle de l’économie.  Alors je constate comme vous que le président de la République, Idriss Deby dans ses vœux de fin d’année a évoqué la transformation structurelle de l’économie afin de juguler la crise. Mais la véritable transformation structurelle de l’économie ne doit pas être un vœu de fin d’année, un agencement des mots, mais une politique concrète qui permette deux choses : augmenter le gâteau tchadien et ajouter d’autres ingrédients à ce gâteau ; cela s’appelle en économie, transformer les bases de l’économie et diversifier nos sources de croissance ; répartir de façon inclusive ce gâteau entre tous les fils du Tchad.

 Le Tchad notre pays a le taux d’accès à l’électricité le plus faible du monde. L’indépendance commencée avec lampe torche, nous voici 60 ans plus tard avec 9 Tchadiens sur 10 sans électricité. Sans énergie, aucune transformation de l’économie n’est possible, car l’énergie explique 60 % de la croissance. La lumière c’est le début de tout. Il y a urgence d’investir massivement dans ce domaine en utilisant l’énorme potentiel en énergie renouvelable que nous avons : l’énergie solaire. D’autres pays comme le Maroc, en 5 ans, ont investi pour 1500 MW dans le solaire alors que nous, en 60 ans, nous n’avons même pas 10 MW dans ce domaine. Et pourtant, nous avons comme eux du soleil à revendre et ils travaillent avec les mêmes institutions. Ce qui manque ? La vision, la volonté de faire de cela une priorité.  Avec de l’énergie et une planification enfin audacieuse, nous pourrons transformer notre agriculture et élevage en les industrialisant et faisant monter dans la chaîne de valeur à travers des partenariats publics privés.

Quelles seront les retombées de cette transformation structurelle pour le pays si effectivement elle est réalisée ?

Le Tchad transformé ne doit pas se contenter de parler des 2 mamelles économiques auxquelles il faut retourner comme j’entends souvent de la bouche des dirigeants. Au contraire, nous devons nous projeter sur l’économie post pétrole en utilisant intelligemment les revenus du pétrole pour investir dans 4 piliers de l’économie : en dehors de l’agriculture et l’élevage transformés et industrialisés ; nous devons investir dans l’économie numérique et l’économie du savoir. Car la vraie matière première de développement du 21ème siècle, c’est la matière grise, ‘’le illim’’, ‘’le Kaadoh’’, ‘’le Yanguér’’. Or, dans ces domaines, le Tchad qui bloque l’accès aux réseaux, n’a que 5 % d’accès à l’internet et notre système éducatif est à terre. Dans ces conditions, commenter prôner l’innovation, les inventions, les solutions intelligentes pour transformer notre pays. Pour être concret, prenons le secteur des TIC. Si nous augmentons de 10 % l’accès, les études montrent que cela peut permettre d’augmenter de 1,3 % la croissance de notre pays (à peu près ce que le Tchad a fait cette année tous secteurs confondus). Avec ce taux, c’est environ 70 milliards que nous pouvons avoir chaque année. Et si on augmentait de 50 % l’accès à l’internet, ca voudrait dire environ 350 milliards F CFA (à peu près ce qu’il faut par an pour payer les salaires des fonctionnaires). Je vous dis que si on est sérieux, qu’on enlève la restriction aux réseaux sociaux et augmente de 50 % l’accès à l’internet, cela permettrait de payer tous les fonctionnaires ou de construire chaque année 3500 écoles de 100 millions F CFA, de construire environ 700 mille puits d’eau de 450 mille F CFA ou de donner l’accès à l’électricité à environ 800 000 Tchadiens par an. 

Sur les 4 dernières années, une croissance insuffisante et une récession au final +1,8 % en 2015, -3,7 % en 2016, -3,8 % en 2017  et autour de +1,5 % en 2018,  soit une moyenne de -1 % par an dans un pays dont la population croit de plus de 3 %  par an ; c’est dire que chaque année, la situation s’empire, loin des prévisions du PND 2017-2021. C’est dire que même pour retrouver le niveau de dégradation actuelle de notre économie, il nous faut croître de plus de 10 % sur les 5 prochaines années. Donc les 6,9 % annoncés pour 2019 ne suffiront pas, même s’ils étaient réalisés.

Selon de nombreux analystes économiques, le Tchad est surendetté. En tant qu’économiste, confirmez-vous cela ? Et que faire ou comment faire pour en sortir ?

La solution économique de notre pays est politique et doit être collective en intégrant tous les acteurs. Nous devons dans ce pays nous faire mutuellement confiance et engager une sorte de chapelet de responsabilité collective pour changer la situation de notre pays. Avec un patriotisme renouvelé et une foi inébranlable en notre pays, j’en appelle à y  changer de cap. Notre pays a besoin des soldats de développement et des leaders serviteurs à tous les niveaux, du fonctionnaire le moins gradé à la tête de l’État. Il faut changer de pratique et méthode de leadership ; agir immédiatement sur quelques priorités clés ; agir collectivement en créant les conditions d’inclusion de toutes les forces du pays. Faire de la transformation du secteur de l’énergie la synovie qui va huiler notre machine économique. L’énergie explique l’essentiel de la création de richesse d’un pays.  Car, dans ces conditions, aucune création de la richesse n’est optimale. Le Tchad ne peut pas briller avec 90 % de son territoire qui vit dans le noir.

Établir un état d’urgence de l’entrepreneuriat et du secteur privé. Le secteur privé est le moteur de la croissance et nous devons donner un choc transformationnel à ce secteur si nous voulons espérer un Tchad qui emprunte un chemin sûr pour son économie. Les acteurs du secteur privé de notre pays le disent y compris dans des rapports bien élaborés encore récemment. Mais les entend-on ? Que fait-on pour encourager l’entrepreneuriat ? Que fait-on pour alléger le poids fiscal ? Que fait-on pour éviter d’être classé dernier dans le classement du Doing Business, de gouvernance et de corruption, puis qu’avec ces classements, les investisseurs ne se bousculeront jamais aux portes de notre pays ? Que fait-on pour favoriser l’accès à Internet à moindre coût ? Que fait-on pour rendre la justice économique équitable pour tous ceux qui viennent investir dans notre pays et pour nos opérateurs économiques ? Que fait-on pour que nos marchés publics soient soumis aux critères de mérite ? Que fait-on pour encourager ceux qui sont dans le secteur informel et notamment les femmes, d’avoir envie de venir dans le secteur formel ? Sur toutes ces questions, il y a des mesures spécifiques à prendre, qui sont à la portée de main si nous le voulons.

Avez-vous un message particulier à l’endroit des dirigeants politiques et des opérateurs économiques sur la situation qui perdure et pour laquelle il faut trouver des solutions justes et durables ? Qui doit ou peut faire quoi, et avec quels moyens ?

Transformer la République en une République des travailleurs en récompensant le mérite et l’excellence. Si on montre aux Tchadiens que le travail honnête paie, que l’excellence est célébrée dans notre pays, peu importe votre origine, votre âge, votre genre, votre religion, etc., alors nous ferons enfin du Tchad, un pays qui puise dans la diversité de ses forces existantes, l’énergie pour transformer notre pays en une République de développement intégral. Car, la valeur du travail deviendra une réserve d’excellence pour notre pays. Le faire, c’est éviter les nominations fantaisistes, sans compétence aucune, c’est valoriser les talents de nos régions, faire voler notre pays de ses deux ailes en puisant dans la force des Tchadiennes qui sont aujourd’hui reléguées au magasin de l’accessoire. Dans une telle République, la parité sera au moins équivalent à 50 % de notre force qui doit être féminine. 

Ouvrir les débouchés du Tchad dans une sous-région transformée économiquement. L’avenir du Tchad doit s’inscrire dans une sous-région Afrique Centrale transformée et dans une relation économique plus offensive vis-à-vis des pays voisins tels que le Nigéria. Imaginez-vous, un Tchad capable d’accéder davantage au marché Nigérian. Le Nigéria, c’est 200 millions d’habitants, si nous réussissons à vendre nos produits transformés ne serait-ce qu’à 10 % de sa population, c’est déjà 50 % la population de toute la CEMAC et plus que la population de notre pays. Nous ne devons pas seulement envoyer dans ce pays du bétail sur pied, mais des produits d’élevage et d’agriculture transformés et industrialisés. Ce reflexe doit nous amener à aller conquérir d’autres marchés africains ou ailleurs.

Le rapport était de l’ordre de 20/80 pour les questions de développement/sécurité. Il est urgent d’oser transiter vers 50/50 en élevant ainsi la question du développement au même niveau que celui de la sécurité. Car, à l’image d’un homme ou d’une femme qui a besoin de ses deux jambes pour être à l’équilibre, le Tchad a besoin autant de sa jambe sécuritaire que de la jambe de développement. Si l’une des deux est trop maigre comme  c’est le cas aujourd’hui pour la jambe développement, ce pays ne peut pas sereinement parcourir une grande distance. Pour rendre ce changement de paradigme d’action réel, les partenaires et amis du Tchad doivent changer leur prisme autant que le Tchad. Répondre à ces différents défis, c’est avant tout répondre à la question suivante : à côté des soldats de sécurité, à quand les soldats de développement ? Finalement l’une des meilleures réponses à y apporter, c’est sans doute associer les armées aux services et travaux de développement et de citoyenneté. Ce sera montrer ainsi en actes, à travers le génie militaire renforcé et mieux formé, la complémentarité entre les deux jambes du pays. Ces forces de sécurité qui ne sont pas mobilisées sur les théâtres d’opération de guerre doivent être mieux formées à pouvoir contribuer aux travaux  de réalisation d’infrastructures, d’éducation des élèves à la discipline et au respect du drapeau et de l’autorité légitime, de réinsertion professionnelle de ceux qui ont abandonné l’école ou sortis du système scolaire pour diverses raisons, etc.

Interview réalisée par Banbé Mbayam Christian

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