Culture

Aché Ahmat Moustapha : Une cinéaste tchadienne engagée

Née le 16 juillet 1985 à N’Djaména, Aché Ahmat Moustapha fait partie de cette génération de créateurs qui refusent de dissocier l’art de l’engagement. Sociologue de formation et cinéaste par vocation, elle s’impose aujourd’hui comme une figure singulière du paysage audiovisuel tchadien, portée par une vision lucide et profondément humaine de la société.

« Je suis une femme engagée, cinéaste, mais avant tout sociologue de formation », affirme-t-elle. Pendant de décennies, elle vit les faits, observe et analyse les réalités du Tchad avant de s’installer en France du fait de la pandémie de Covid-19. Une trajectoire qui nourrit un cinéma à la croisée des cultures, mais profondément enraciné dans les réalités africaines.

Chez Aché Ahmat Moustapha, le cinéma est indissociable de la sociologie. « J’étudie les faits sociétaux, je les analyse avec mon regard de sociologue, puis je les matérialise à travers l’art cinématographique », explique-t-elle. Documentaire, fiction ou animation : peu importe le format, tant que le fond interpelle et questionne. Pour elle, le cinéma doit dépasser la simple esthétique. « Mon but n’est pas juste de faire du beau, c’est de confronter la société à ses propres réalités », ajoute-t-elle.

En 2025, elle réalise « Harcèlement 2.0 : Résilience des africaines connectées », un documentaire de 1h15, un produit par AchInnovation, consacré aux violences numériques faites aux femmes. L’année précédente, elle explore un autre registre avec « Déchets animés (2024) », un film d’animation de neuf minutes produit au Sénégal, démontrant sa capacité à diversifier les formes narratives tout en conservant une forte portée sociale. Son engagement en faveur de la protection et de l’émancipation des jeunes filles remonte à ses premières réalisations. « Al-Amana (2017, 13 minutes) » et « Entre 4 murs (2015, 23 minutes) » abordent déjà ces thématiques sensibles avec une approche à la fois artistique et militante. Ces œuvres lui ouvrent les portes de plusieurs festivals internationaux et contribuent à faire connaître son regard singulier sur les réalités africaines.

Des productions au service des causes sociales

Parallèlement à ses films d’auteur, Aché Ahmat Moustapha développe une importante production institutionnelle. Elle réalise notamment l’engagement des femmes en politique au Tchad pour le PNUD (2019), « Halima », rescapée de Boko Haram pour l’UNFPA (2019) ainsi que « Une journée d’école au Tchad pour Solidarité Laïque (2018) ». Plus récemment, elle s’est intéressée aux questions environnementales à travers les productions « Une seconde vie et Pour elles et la planète (2023) ».

Au-delà de la caméra, elle œuvre activement à la structuration du secteur cinématographique tchadien. Fondatrice et directrice du FETCOUM (Festival tchadien de courts métrages) depuis 2018, elle s’investit dans la formation des jeunes talents et la promotion du cinéma local. À travers l’ATCUM (Association tchadienne des cultures mixtes), elle contribue également à accompagner une nouvelle génération de créateurs et à produire des œuvres diffusées à l’international.

Son parcours est marqué par une reconnaissance institutionnelle croissante. Membre du jury de plusieurs festivals internationaux, dont un festival organisé à Rome en 2025, elle est aussi nominée en 2023 au Prix UNESCO-Sharjah pour la promotion de la culture arabe. Elle s’engage également comme ambassadrice de projets liés au climat et à la jeunesse en collaboration avec plusieurs organisations internationales.

Une philosophie fondée sur l’impact humain

Malgré ce parcours riche et reconnu, Aché Ahmat Moustapha reste fidèle à une philosophie simple : « Le vrai succès est dans l’acte de créer, pas dans la médaille». Une vision qui illustre son rapport à la reconnaissance, bien loin de la quête des trophées. Elle privilégie avant tout l’impact humain et social de ses œuvres. Son inspiration remonte à l’enfance, notamment grâce à une rencontre marquante avec le réalisateur burkinabè Idrissa Ouedraogo. « Il m’a dit : J’aime bien ton énergie. Continue ! », se souvient-elle. Un moment fondateur qui nourrit aujourd’hui sa volonté de transmettre à son tour son expérience aux jeunes générations.

Très attachée à ses racines, la cinéaste milite pour un cinéma authentique, valorisant les langues et les talents locaux. « Je préfère mille fois faire un film en langue locale, notamment en arabe tchadien. Nos comédiens sont plus vrais », insiste-t-elle. Pour elle, l’avenir du cinéma tchadien passe nécessairement par la valorisation des acteurs locaux, des techniciens, des costumiers et de l’ensemble des métiers du secteur culturel.

Malgré les obstacles, notamment certaines critiques superficielles et parfois sexistes, elle poursuit son engagement avec détermination. « On ne va pas courber l’échine pour demander une place qui nous revient : on va l’arracher », lance-t-elle. À travers ses films, ses initiatives et son engagement constant, Aché Ahmat Moustapha incarne une nouvelle génération de cinéastes africains conscients, audacieux et résolument tournés vers le changement.

Man-Ya Allah Gisèle

À propos de l'auteur

ATPE

Ajouter un commentaire

Cliquez ici pour poster un commentaire