L’allaitement maternel exclusif, pendant les six premiers mois est largement reconnu comme un pilier de la santé infantile. Pourtant, de nombreux nourrissons, notamment ceux de mères fonctionnaires ou travailleuses, n’en bénéficient pas. En cause : l’absence d’aménagements adaptés sur les lieux de travail, la reprise précoce des activités professionnelles après l’accouchement, les délestages électriques qui entravent la conservation du lait maternel, ainsi que les inquiétudes liées au respect des règles d’hygiène par les « nounous » ou gardiennes d’enfants. Autant de contraintes qui poussent certaines mères à se tourner prématurément vers les laits artificiels ou une alimentation mixte.
Selon les données de l’UNICEF Tchad, seuls 4,9 % des nourrissons bénéficient de l’allaitement maternel exclusif durant les six premiers mois, soit environ cinq enfants sur cent. Un taux préoccupant, alors même que cette pratique est reconnue comme l’un des moyens les plus efficaces de prévenir les maladies infantiles et de réduire durablement la mortalité des enfants de moins de cinq ans. Mais sur le terrain, ces avantages se heurtent à des contraintes structurelles, particulièrement pour les femmes actives.
Christelle Adoumte Guirbaye, avocate au barreau du Tchad et mère d’un nourrisson de trois semaines, fait partie de la minorité ayant choisi cette pratique. Son engagement est né d’une démarche personnelle, nourrie par des recherches effectuées dès l’annonce de sa grossesse. Convaincue par les bénéfices sanitaires de l’allaitement exclusif pour l’enfant, elle souligne toutefois les sacrifices qu’impose ce choix, notamment une disponibilité quasi permanente.
« Allaiter exclusivement demande une présence constante. Le bébé peut téter toutes les 15 ou 30 minutes », confie-t-elle. À l’approche de la reprise du travail, les inquiétudes prennent une autre dimension. Pour cette mère active, la perspective de concilier emploi et allaitement exclusif suscite de nombreuses interrogations. Tirer le lait, assurer sa conservation, former la personne chargée de la garde de l’enfant et parfois se déplacer pendant les pauses pour allaiter constituent une organisation lourde, difficilement compatible avec les réalités professionnelles de nombreuses femmes. Au-delà de ces préoccupations, le soutien de l’entourage reste déterminant. Christelle Adoumte Guirbaye insiste sur la pression sociale que subissent certaines femmes. « Il faut que la société arrête d’émettre des jugements comme quoi, quand on ne donne pas l’eau à l’enfant, il n’aura pas de force et ne pourra prendre du poids et laisser place plutôt aux encouragements et aux soutiens aux femmes allaitantes ».
Quand les contraintes professionnelles dictent le choix
Face à ces difficultés, l’allaitement mixte s’impose pour beaucoup comme une solution de compromis. Ghislaine Abdramane, sage-femme et mère d’un bébé de quatre mois, explique avoir opté pour cette pratique dès les premiers jours après l’accouchement. Les gardes et les contraintes liées à son travail ne lui permettaient pas d’être constamment auprès de son enfant. « Il fallait trouver une alternative pour qu’il puisse être nourri en mon absence », indique-t-elle. Un choix partagé par de nombreuses femmes actives, confrontées à l’impossibilité matérielle d’assurer une présence continue durant les six premiers mois.
Les conséquences de l’abandon précoce de l’allaitement maternel exclusif sont bien connues des professionnels de santé. Dr Ildjima Ousman Kadallah, chef de service de pédiatrie au CHU de la Mère et de l’Enfant, rappelle que les nourrissons privés de cette pratique sont plus exposés aux diarrhées, aux infections respiratoires et à une croissance insuffisante. Selon elle, le lait maternel constitue une protection naturelle essentielle, dont l’absence fragilise l’enfant face aux maladies. « Nous observons une nette différence entre les bébés de mères disponibles et ceux de mères actives, lorsque l’allaitement n’est pas bien organisé », souligne-t-elle.
A ces contraintes s’ajoutent des difficultés propres au contexte tchadien, notamment les délestages d’électricité, qui compliquent la conservation du lait maternel. Sur ce point, le Pr Mahamat Bechir, Directeur de l’Alimentation et de la Nutrition appliquée au ministère de la Santé publique et de la Prévention, souligne que des solutions alternatives existent. Il évoque « la conservation à température ambiante pendant quelques heures ou l’usage de glacières avec de la glace, lorsque les conditions d’hygiène sont respectées ». Il plaide, par ailleurs, pour des mesures concrètes en faveur des mères actives, telles que l’aménagement des horaires de travail, la création d’espaces dédiés à l’allaitement et la prolongation du congé de maternité.
À l’échelle nationale, la faiblesse du taux d’allaitement maternel exclusif interroge la capacité collective à créer des conditions favorables à la santé infantile. Derrière les statistiques, ce sont des milliers de nourrissons privés d’un apport essentiel à leur développement. Garantir à chaque enfant tchadien une alimentation optimale durant les six premiers mois passe par un engagement partagé de l’État, des employeurs, des familles et de la société toute entière.
Sikngaye Tamaltan Inès












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