Economie

« Faire passer l’élevage tchadien d’un modèle contemplatif à un modèle productif », Dr Adyl Béchir (Dossier 3)

Ayant l’un des plus importants cheptels d’Afrique centrale, le Tchad dispose d’un potentiel considérable dans les filières viande et lait. Pourtant, ces secteurs peinent encore à contribuer pleinement à la croissance économique nationale. Dr Adyl Béchir, Coordonnateur du Projet d’appui à la productivité et à la compétitivité des chaînes de valeur viande et lait (PACS-VBL), revient sur les défis du secteur, les actions engagées et les perspectives pour moderniser l’élevage tchadien.

L’Info : Quel diagnostic faites-vous de l’état des filières viandes et lait ?

Dr Adyl Béchir : La filière lait reste encore peu développée. Pour la viande, en revanche, le problème ne se pose pas véritablement en matière d’autosuffisance alimentaire ou de consommation locale. Les difficultés se situent davantage au niveau de la valorisation et de l’exportation des produits d’origine animale. Il faut comprendre que l’élevage au Tchad est avant tout un héritage familial et culturel. C’est un élevage de prestige, profondément ancré dans les traditions et les modes de vie. Beaucoup d’éleveurs considèrent encore leur cheptel comme un patrimoine à conserver plutôt qu’un outil de production. L’enjeu aujourd’hui est donc de faire évoluer cet élevage dit contemplatif vers un élevage davantage productif.

Concernant le lait, plusieurs préalables sont nécessaires. Dans les années 1970, les habitants de N’Djaména consommaient essentiellement du lait local. Avec l’urbanisation et la forte croissance démographique, cette production n’a plus suffi à répondre à la demande. Le recours au lait en poudre importé s’est progressivement imposé.

Quels sont les principaux objectifs du Projet d’appui à la productivité et à la compétitivité des chaînes de valeur viande et lait ?

Le projet poursuit deux grands objectifs. Le premier consiste à accroître la production et la productivité du cheptel. Cela passe, à long terme, par l’amélioration génétique, les croisements et une meilleure alimentation animale. À court terme, notre priorité est de garantir une alimentation suffisante et de qualité tout au long de l’année. Avec le système de pâturage saisonnier, les éleveurs traversent souvent des périodes de soudure. Nous encourageons donc le développement des cultures fourragères afin d’assurer une alimentation régulière au bétail.

Le second objectif est le développement des chaînes de valeur. Nous intervenons sur l’ensemble du processus, depuis l’animal vivant jusqu’au consommateur final, en passant par le transport, la transformation, le conditionnement et la commercialisation des produits.

L’absence d’infrastructures de transformation constitue l’un des principaux défis des filières viande et lait. Comment le projet entend-il améliorer la collecte, la transformation et la commercialisation des produits ?

Nous avons d’abord engagé un diagnostic approfondi des infrastructures existantes afin d’identifier les besoins réels du secteur. Les insuffisances sont nombreuses. Dans la filière viande, l’État a lancé une nouvelle stratégie de modernisation des infrastructures d’abattage. L’abattoir de Moundou est déjà opérationnel, celui de Djarmaya devrait bientôt l’être, tandis que d’autres projets sont en préparation. À l’échelle locale, des aires d’abattage aménagées sont également développées.

Pour la filière lait, nous accompagnons la création et la modernisation de mini-laiteries, de centres de collecte et d’unités de transformation. Nous travaillons également à leur structuration organisationnelle. Au niveau de la collecte, nous avons déjà distribué des tricycles afin de faciliter le transport du lait depuis les exploitations vers les centres de collecte. Nous prévoyons aussi de renforcer ces centres en les équipant d’unités de pasteurisation et de stérilisation. L’objectif est d’améliorer toute la chaîne de distribution du lait local.

Quels impacts attendez-vous sur les revenus des éleveurs, l’emploi des jeunes et des femmes ainsi que sur l’économie des provinces bénéficiaires ?

Le projet devrait bénéficier directement à près de 500 entreprises de transformation et à environ 5 700 acteurs agropastoraux, dont 4 500 éleveurs. Au moins 60 % de ces bénéficiaires seront des femmes.

Les bénéficiaires indirects sont estimés à près de 120 000 personnes. L’amélioration des performances des filières viande et lait, ainsi que le développement des exportations, devraient générer des retombées économiques importantes pour l’ensemble des territoires concernés.

Quels résultats concrets avez-vous déjà enregistrés depuis le lancement du projet ?

Nous avons déjà accompagné de nombreux bouchers en leur fournissant des vitrines réfrigérées et des congélateurs fonctionnant à l’énergie solaire afin d’améliorer la conservation et la présentation de la viande. Nous avons également distribué des balances et des équipements de découpe pour encourager une meilleure présentation des produits et une commercialisation plus moderne.

Dans la filière lait, nous avons doté les femmes transformatrices de matériels en inox adaptés aux normes d’hygiène. Nous avons aussi distribué des vaches suitées, c’est-à-dire des vaches accompagnées de leurs veaux à plusieurs groupements afin d’augmenter la production laitière et les revenus des femmes impliquées dans cette activité.

Quelles sont les principales perspectives du projet pour les prochaines années ?

Plusieurs chantiers structurants sont en cours. Nous avons mis en place un volet microfinance destiné à accompagner les promoteurs individuels, les coopératives et les organisations féminines. Grâce à des fonds de garantie et de financement mis en place en partenariat avec les banques locales, les bénéficiaires peuvent accéder plus facilement au crédit pour développer leurs activités.

Par ailleurs, nous prévoyons la création de centres de quarantaine à proximité des abattoirs ainsi qu’un centre d’amélioration génétique. Ce dernier permettra de promouvoir des races plus performantes, notamment pour la production laitière. Les centres de quarantaine auront pour mission d’engraisser et de soigner les animaux avant leur abattage, contribuant ainsi à améliorer la qualité de la viande.

Enfin, nous avons introduit des camions spécialisés pour le transport du bétail. L’objectif est de mettre fin aux longs déplacements des animaux à pied entre les marchés et les abattoirs et de garantir de meilleures conditions de transport tout au long de la chaîne de valeur.

Sikngaye Tamaltan Inès

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