De l’abattoir frigorifique de Farcha au marché à bétail de Diguel, les acteurs de la filière viande composent avec des infrastructures insuffisantes, des coûts de conservation élevés et de nombreuses pertes. Des contraintes qui freinent la création de valeur dans un secteur pourtant stratégique pour l’économie tchadienne.
À l’abattoir frigorifique de Farcha, dans le 1er arrondissement de N’Djaména, les opérations d’abattage se succèdent au rythme des commandes. Chaque jour, des dizaines de bovins et de petits ruminants y sont transformés avant d’approvisionner les marchés de la capitale. Selon Hissein Mahamat Nourein, l’un des responsables de l’abattoir, entre 80 et 90 animaux sont abattus quotidiennement. Les chiffres augmentent sensiblement lors des fêtes religieuses, notamment à l’occasion de la Tabaski. Assurer le fonctionnement de l’infrastructure représente toutefois un défi permanent. « L’abattoir doit fonctionner 24 heures sur 24 pour maintenir la chaîne du froid. Une coupure d’électricité de seulement deux heures nous oblige à recourir aux groupes électrogènes. Le gasoil représente à lui seul près de 40 % de nos charges », explique-t-il.
Les difficultés se répercutent jusqu’aux détaillants. Dans les marchés de N’Djaména, les bouchers doivent composer avec l’augmentation du prix du bétail et la hausse des charges d’exploitation. Saleh Oumar, boucher au marché central s’approvisionne principalement à l’abattoir frigorifique de Farcha. « Le prix du bétail a explosé. Un bœuf acheté à 200 000 F CFA il y a trois ans coûte aujourd’hui environ 350 000 F CFA. À cela s’ajoutent les dépenses de glace, les taxes municipales, la location de l’étal et les pertes quotidiennes. Au final, notre marge est très faible », déplore-t-il.
Conserver la viande à tout prix
Sous un simple parasol, la conservation de la viande reste une préoccupation quotidienne pour de nombreux commerçants. « Je n’ai qu’une table en bois et un parasol. Je couvre la viande avec un tissu humide et j’utilise des blocs de glace. Il n’existe pas de chambre froide collective au marché. Tout ce qui n’est pas vendu avant la fin de la journée représente une perte sèche », confie Saleh Oumar.
Les acteurs du secteur évoquent également l’irrégularité de l’approvisionnement, les fermetures ponctuelles de l’abattoir pour maintenance, l’insécurité sur certains couloirs de transhumance ainsi que la concurrence des abattages informels qui échappent aux contrôles sanitaires et aux obligations fiscales. Au marché à bétail de Diguel, dans le 8èmearrondissement de N’Djaména, Brahim Moussa Abakar, mesure chaque jour l’importance économique de cette activité. Pour ce commerçant, le bétail constitue une source de revenus essentielle pour les éleveurs, les bergers et les négociants, tout en offrant des débouchés vers le Nigéria, le Cameroun et d’autres pays voisins. Mais les bénéfices restent souvent réduits par les nombreuses charges supportées par les commerçants. « Les coûts de transport augmentent régulièrement. En période de sécheresse, les aliments pour bétail deviennent plus chers. Il faut aussi faire face aux maladies, aux pertes de poids des animaux et aux différents frais prélevés sur les circuits commerciaux », explique-t-il.
Le manque d’infrastructures complique davantage l’activité. Dans plusieurs marchés à bétail, les commerçants déplorent l’absence de points d’eau suffisants, de services vétérinaires permanents, d’équipements de pesage ou encore d’espaces adaptés à l’accueil des animaux. L’état dégradé de certaines routes augmente également les coûts de transport.
La transformation comme défi
Pour Dr Abakar Mahamat Nour Mallaye, Directeur général du Développement des productions animales au Ministère de l’Élevage et de la Production animale, le principal défi demeure celui des infrastructures. « Les marchés à bétail, les abattoirs modernes, les aires d’abattage et les chaînes de froid sont encore insuffisants. Les normes sanitaires demeurent également faibles, ce qui limite les possibilités d’exportation de viande vers des marchés plus exigeants », explique-t-il. D’après son analyse, le potentiel économique de la filière dépasse largement la simple commercialisation de la viande. Les cuirs, les peaux, les cornes, les onglons ou encore les os représentent autant de ressources susceptibles de générer des revenus supplémentaires.
À l’inverse, l’exportation du bétail sur pied prive le pays d’une part importante de la valeur ajoutée qui pourrait être créée localement. Pour rendre la filière plus compétitive, le responsable plaide pour des investissements dans les abattoirs modernes, les chaînes de froid, les camions frigorifiques, les marchés à bétail, les centres d’engraissement et les usines d’aliments pour bétail. Une meilleure transformation locale permettrait d’après Dr Abakar Mahamat Nour Mallaye, d’améliorer les revenus des éleveurs et des autres acteurs de la chaîne de valeur, tout en créant des emplois et en renforçant la contribution du secteur à l’économie nationale.
Aziza Mahamat Issakha












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