Après la prise de pouvoir en 1990, le Mouvement patriotique du salut (MPS), avec les forces vives du Tchad ont opté pour un Etat unitaire fortement décentralisé pour la gestion du pays. Et ce, juste après la Conférence nationale souveraine (CNS) de 1993. La question de la forme de l’Etat est abordée par Dr Sitack Yombatina Béni, enseignant chercheur, au cours d’un entretien exclusif.
L’Info : Dites-nous pourquoi au sortir de la CNS, une majorité de participant a opté pour un Etat unitaire fortement décentralisé ?
Dr Sitack Yombatinan Béni : L’Afrique a eu le vent de la démocratie dans les années 1990. Mais au Tchad, il a fallu l’arrivée du MPS, ensuite la Conférence nationale souveraine en 1993. Et la première Constitution de 1996 a été le fruit des consensus entre tous les acteurs politiques, économiques et socioculturels qui se sont rassemblés au Palais du 15-Janvier pour débattre de la forme de l’État. Il ont abordé également des questions de liberté fondamentale et des droits fondamentaux des citoyens. Tous ces débats a donné lieu à une constitution qui, ma foi, est l’une des meilleures constitutions de la République du Tchad. Et je pense à ce moment-là qu’on a évoqué la forme de l’État. Et donc on était dans le parti unique. La forme très centralisée et à la suite de cette conférence nationale souveraine, on a trouvé mieux que les institutions respirent un peu, qu’il fallait décentraliser le pouvoir. La décentralisation, en réalité, c’est le transfert des compétences aux autorités locales, c’est-à-dire déplacer un peu le centre du pouvoir vers le périphérique, mais également vers les collectivités, ce que l’on appelait entre-temps les collectivités territoriales décentralisées. Aujourd’hui, on parle des collectivités autonomes.
Quelle est l’importance d’une telle forme de l’Etat ?
Cette forme de l’Etat permet de booster le développement, c’est important parce que vous donnez la parole aux populations à la base de réfléchir par elles-mêmes à la forme de développement qu’elles veulent mettre en œuvre. Ce qu’on appelle le développement durable. Vous avez des formes de groupements, des villageois, de toute forme. Que ce soit dans l’agriculture que ce soit dans l’élevage. Comme le Tchad est un pays d’élevage et d’agriculture, vous donnez l’occasion aux gens de réfléchir à la forme qu’ils veulent bien. Deuxième chose importante, c’est que vous décentralisez aussi les compétences.
L’on doit choisir aussi leur gouverneur en principe et ses responsables locaux, tous proches. Et donc ces gens-là, comme ils répondent à ces populations-là, c’est un avantage. L’Etat va se réorganiser, toutes les forces actives, les forces sociales vont participer au développement et à la gestion de la chose publique, ce qu’on appelle la Respública.
Selon vous, est-ce que le processus de décentralisation évolue bien au Tchad ?
On a du chemin à faire sur le plan textuel. Nous avons fait beaucoup d’avancées. Nous sommes l’un des pays qui a tous les textes. D’ailleurs, nous avons commencé très tôt, avec la coopération allemande GIZ qui nous a beaucoup accompagné dans notre politique de décentralisation. Nous avons également la coopération française qui nous a beaucoup aidés sur la décentralisation. Maintenant, sur le plan de l’applicabilité et de la mise en œuvre effective, nous sommes encore un peu très loin. C’est vrai que nous avons tenté les premières élections communales en 2012. Je pense qu’elles n’ont pas très bien marché de toutes les façons, parce qu’après, on a eu des gens qu’on a révoqués. Et donc l’exécutif était resté très fort encore.
Il ne suffit pas seulement de transférer les compétences pour dire que la décentralisation marche. Encore faut-il transférer aussi les ressources financières. Et c’est là où souvent le bât blesse parce que les ressources financières ne sont pas effectivement affectées pour accompagner les transferts des compétences, par exemple dans le domaine de la santé, de l’éducation, des infrastructures, du transport. Il faut transmettre aussi les ressources financières.
Quelles propositions concrètes faites-vous pour permettre de parachever ce processus ?
Vous avez aujourd’hui de plus en plus de voix qui s’élèvent pour revendiquer la fédération dans ce pays, parce que ces gens pensent que c’est la meilleure forme de gouvernance, la meilleure forme de gestion. Il y a le principe de participation effective, qui est plus fort que dans la décentralisation, mais il y a également le principe de la représentation locale. Je pense qu’aujourd’hui, qu’est-ce qu’il faut faire pour que la décentralisation soit mieux gérée, c’est qu’il faut déjà que le pouvoir central sache qu’impliquer les populations dans les politiques publiques locales, c’est un élément fort. C’est-à-dire par exemple dans le domaine agricole, de l’élevage, de la gestion des ressources naturelles. En Allemagne par exemple, le pays réussi parce que les Landers, c’est-à-dire les régions, sont très développées. Il y a même des zones qui sont plus développées pour l’État lui-même.
Et c’est important parce que plus vous avez des régions qui sont fortes, alors l’État aussi est fort parce que ces régions vont participer à booster aussi l’État. L’État au niveau unitaire va représenter les collectivités et va faire en sorte qu’il y ait des partenariats, ce qu’on appelle la coopération décentralisée entre les différentes régions..
Entretien réalisé par Blaise Djimadoum Ngarngoune











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