Société

Grossesses précoces : Une réalité mal maitrisée

Au Tchad, tomber enceinte au collège ou au lycée reste fortement mal perçu. Rejet familial, abandon scolaire et stigmatisation sociale rythment le quotidien de nombreuses adolescentes. Face à cette réalité, des initiatives existent pour maintenir ces élèves dans le système éducatif, mais elles restent encore insuffisantes.

Dans les établissements scolaires, les grossesses précoces deviennent un phénomène de plus en plus visible. Chaque année, des jeunes filles, parfois encore au collège, interrompent leur scolarité à cause d’une grossesse. Entre pression sociale, manque d’accompagnement et regard accusateur de l’entourage, beaucoup finissent par abandonner définitivement les études.

Pessah Gloria, aujourd’hui âgée de 19 ans, garde encore le souvenir difficile de sa grossesse survenue alors qu’elle était en classe de 3ème au lycée de Walia. Elle raconte avoir eu 15 ans lorsque ses parents ont découvert son état. « Ils étaient très furieux et m’avaient beaucoup grondé », confie-t-elle. Quelques jours plus tard, ils l’avaient conduite chez l’auteur de la grossesse. « C’est là que les gens me reprochaient d’être pressée. Ils disaient : “tes grandes sœurs ne sont pas encore marié et toi tu es pressée pour aller où ? ». Pour Gloria, le plus difficile reste l’arrêt brutal des études. « J’ai dû arrêter les cours à cause de mon état et aussi parce que le père de mon enfant n’avait rien. C’est après mon accouchement que mes parents s’étaient calmer et mon réinscrite à l’école et je suis maintenant en classe de 1ère », explique-t-elle.

À Toukra, Dague Martine, mère de six filles, se souvient de la grossesse de sa fille de 15 ans, alors en classe de 3ème. « J’étais à la fois en colère parce que ma fille était encore au collège et n’avait pas l’âge. Je craignais aussi le regard de la société », confie-t-elle. La situation a rapidement pesé sur toute la famille. « Notre entourage nous méprisait à cause de cette situation. Au final, ma fille a subi une césarienne et le bébé se porte bien grâce à Dieu ». Le plus difficile, ajoute-t-elle, reste le refus de paternité. « L’auteur de la grossesse a refusé de reconnaître l’enfant. Nous avons dû aller en justice. Aujourd’hui, nous avons ramené notre fille à la maison avec son enfant ». Comme beaucoup de parents, Dague Martine en tire une leçon qu’elle adresse aux jeunes filles. « Il faut faire attention aux personnes que l’on fréquente et se protéger. Cela peut éviter de se retrouver mère célibataire », conseille-t-elle.

Maintenir les filles enceintes à l’école, un défi encore fragile

Dans certains établissements, des efforts sont toutefois faits pour accompagner ces élèves. Au lycée Félix Eboué II, le proviseur Dingamnayal Sayam plaide pour une approche éducative inclusive. D’après lui, l’éducation sexuelle est une question qui doit interpeller les parents, enseignants et éducateurs. « Dans notre établissement, les enseignants de sciences de la vie et de la terre ainsi que les animateurs scolaires abordent ces sujets à travers des exposés et des conférences-débats », explique-t-il. La grossesse en milieu scolaire selon le proviseur, ne doit pas être une fatalité. « Aucun parent ne souhaite voir sa fille tomber enceinte pendant sa scolarité. Mais lorsque cela arrive, nous devons agir collectivement. Cela ne doit pas signifier la fin de ses études », affirme-t-il.

Au lycée Felix Eboué, des mesures d’accompagnement sont mises en place. « Nos élèves enceintes  continuent de venir en cours, parfois sans uniforme selon l’évolution de leur grossesse. Nous les encourageons et assurons un suivi pour éviter qu’elles ne décrochent. Si elles accouchent en cours d’année, nous leur délivrons un document de cessation de cours qui les permettent de reprendre après », précise Dingamnayal Sayam.  Il reconnaît que les cas restent fréquents. « Chaque année, nous enregistrons des grossesses. Cette année, nous en avons eu deux, toutes en classe de terminale », indique-t-il. Malgré ces efforts, ces dispositifs demeurent encore limités et inégalement appliqués selon les établissements.

Pour Koubobe Passal Wegore, enseignant chercheur au Département de sociologie à l’Université de N’Djaména, le regard porté sur les filles enceintes reste fortement marqué par les normes sociales. « Au Tchad, comme dans d’autres pays surtout africains, une fille enceinte hors mariage est une atteinte, une transgression des normes sociétales qui déshonore non seulement sa famille nucléaire mais aussi le groupe lignager de la fille », explique-t-il. Pour limiter ces situations, il estime qu’il faut surtout agir sur les mentalités et le cadre social autour des adolescentes. Le sociologue recommande davantage d’échanges au sein des familles afin que les questions liées à la sexualité ne restent plus un sujet tabou.

Des risques sanitaires et sociaux préoccupants

Pour les professionnels de santé, les grossesses précoces représentent un enjeu majeur de santé publique. Dr Bayang Aggée, médecin généraliste et chef de service de la planification familiale à la Direction de la santé de la reproduction du ministère de la Santé publique et de la Prévention, alerte sur les risques. « Une fille peut tomber enceinte dès ses premières règles, généralement entre 10 et 16 ans, parfois même plus tôt en cas de puberté précoce. Biologiquement, cela signifie que la fécondation est possible », explique-t-il. Selon lui, plusieurs facteurs favorisent ces grossesses : manque d’éducation sexuelle, vulnérabilité sociale, violences, pression économique, environnement familial fragile et accès limité aux services de santé reproductive.

Les conséquences sont lourdes, tant sur le plan physique que psychosocial. « Les adolescentes peuvent souffrir de complications graves comme la fistule obstétricale, l’éclampsie, les hémorragies ou encore un risque élevé de mortalité maternelle. À cela s’ajoutent la dépression, l’isolement, l’abandon scolaire et la dépendance économique », souligne le médecin. D’après lui, les enfants issus de ces grossesses sont également exposés à prématurité, le faible poids à la naissance, la malnutrition et les risques accrus de maladies.

Face à cette situation, le spécialiste insiste sur la prévention. « Il faut renforcer l’éducation sexuelle adaptée à l’âge, former les enseignants, encourager le dialogue entre parents et enfants et faciliter l’accès aux services de santé reproductive pour les adolescentes », recommande-t-il. Il appelle également à une mobilisation collective. « Les leaders communautaires et religieux doivent être impliqués, les lois contre les mariages précoces renforcées et des espaces d’écoute créés pour les jeunes en difficulté ».

Sikngaye Tamaltan Inès & Kelpoussang Djonkréo (Stagiaire)

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