Politique Tchad

« Les avancées démocratiques du Tchad sont louables », Aziz Mahamat Saleh, SG du MPS

Après 35 ans de liberté, le Secrétaire Général du Mouvement patriotique du salut (MPS), Aziz Mahamat Saleh, revient sur les avancées notables en matière de démocratie et de bonne gouvernance.

L’Info : Que représente pour vous et pour votre formation politique la date du 1er décembre ?

Aziz Mahamat Saleh : Le Tchad indépendant depuis 1960, était un jeune pays. Des années 1960 jusqu’au 1er décembre 1990, et à partir de cette dernière date, c’est une autre vie politique nationale qui a commencé basée sur des questions centrales telles que celles de la liberté d’aller et de venir, d’opinion, d’association, de création des partis politiques. Ce n’est que ce 1er décembre 1990 que cette liberté est instaurée et au moment où je vous parle, nous sommes au bas chiffre à 336 partis politiques. Auparavant, c’était le monopartisme, et il faut que nos jeunes frères le sachent, la liberté politique n’existait pas, mais tous les avenants de la liberté individuelle, personnelle, familiale, existaient. Il fut un temps, même dans votre propre famille, vous ne pouvez pas discuter sur un certain nombre de sujets sans qu’on ne puisse vous réprimer. Ce sont ces évènements qui ont contraint quelques patriotes à opter, malgré eux, à la prise des armes. Au départ, ils étaient une poignée, une centaine tout au plus, rejoints plus tard par ces Tchadiens de tous bords, de l’intérieur et de l’extérieur, ayant constitué des mouvements politico-militaires, pour décider de balayer la dictature afin d’instaurer la liberté. Donc la Journée de la liberté et de la démocratie (JLD) est d’abord une Journée chargée d’histoire et qu’il faille rappeler à nos jeunes car c’est à partir de celle-ci que le Tchad a changé de destinée et que désormais l’on puisse dire ce qu’on veut, aller où l’on veut, habiter où l’on veut, exprimer librement et sans crainte ses pensées. Si aujourd’hui tout le monde peut dire ce qu’il veut allant jusqu’à bafouer les textes de la République, y compris s’en prendre au président de la République, c’est grâce à cette liberté.

Comment évaluez-vous la démocratie et les libertés politiques au Tchad depuis l’avènement du 1er décembre ?

Comme toute école, puisque la démocratie est une école, cela demande du temps. Aucune n’est pas parfaite. Je voudrais vous dire que même les démocraties qui ont plus de deux à trois siècles ont parfois vacillé. Les démocraties occidentales sont retombées à un moment donné dans des dictatures, avant de revenir à la démocratie. Que ce soit la France, l’Espagne ou les Etats-Unis d’Amérique, beaucoup de pays ont connu des avancées et des reculs. Nous, en une trentaine d’années, cela ne constitue pas une base suffisante dans l’histoire d’un pays pour porter un jugement de valeur. Sans vraiment frémir, on peut dire que la question de la démocratie, de la liberté de pouvoir conquérir lors des élections et le conserver fait partie de notre ADN. Bien que certains peuvent nous contredire, je crois que la liberté qui leur est donnée de se constituer, de critiquer et de créer leur parti, c’est grâce à ce 1er décembre. On a régulièrement, depuis 1990, des Constitutions, des élections, des présidents des institutions, des gouvernements qui en sont issus. C’est cela la vitalité, mais c’est un apprentissage, elle n’est pas parfaite, mais on évolue.

Quel progrès majeur identifiez-vous depuis la fin du régime dictatorial ?

Le problème majeur c’est que la liberté et la démocratie ouvrent les voies à l’innovation, à la création. Et je crois que notre pays a évolué sur un certain nombre de domaines, il faut quand même le reconnaitre. Nous avons des centaines d’associations de la société civile, des syndicats, alors que leur création était interdite avant la prise de pouvoir par le MPS. Donc dans ce domaine, nous avons des éléments positifs que voulons mettre au-devant et afin de permettre à chaque citoyen de pouvoir librement créer, penser et critiquer. Je crois que ce sont des éléments clés du changement positif de notre évolution récente de la République du Tchad.

Comment appréciez-vous la place des partis politiques dans le système démocratique actuel ?

Il y a encore beaucoup de dirigeants de partis politiques qui, en réalité, se disent ‘’nous, on a créé, mais on n’a pas l’intention de gagner des postes électifs et on trouve cela dommage’’. A ce niveau, cela veut dire que ce sont des partis qui ont une expérience de vie assez limitée et qui sont dans des objectifs précis, c’est-à-dire qui veulent avoir des strapontins, obtenir des gains financiers, des positionnements politiques, c’est tout. Ils n’ont aucun idéal pour lequel lutter. Au sein de beaucoup de partis politiques, il n’y a jamais eu de congrès, jamais les membres sont réunis pour dire ‘’voilà, il faut qu’on réfléchisse à notre avenir’’. D’autres sont comme le bien du fondateur et de sa famille. Je crois qu’il faut essayer de changer les choses parce que la démocratie, c’est le pluralisme, l’ouverture, et nous déplorons les comportements que je viens d’évoquer, même si parfois nous n’y pouvons rien.

Quelles réformes ou mesures proposeriez-vous pour renforcer la liberté, la justice et la démocratie ?

En termes de liberté, de démocratie et de justice, je pense qu’au-delà des réformes, je suis juriste et je sais la difficulté de la mise en œuvre des textes dans notre pays. Je crois que c’est une question d’état d’esprit et pour moi l’état d’esprit, c’est d’abord l’exemplarité des dirigeants des partis politiques ou même au niveau de l’action du gouvernement. Lorsque vous avez une responsabilité politique, élective ou nominative, il faut d’abord l’exemplarité et l’exemplarité consiste à se dire que « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ». C’est une question de bonne gestion et de bonne cohérence. Et nous les dirigeants des partis politiques, nous devons le faire en étant des exemples. Si nous-même, si nous n’appliquons pas les textes, les autres ne vont pas non plus les appliquer. C’est pour cela que nous parlons de refondation, il faut partir sur de nouveaux fonts baptismaux, sur de nouvelles visions, travailler pour que le Tchadien de lambda ait un sentiment national, privilégier l’intérêt supérieur qui est au-delà des intérêts particuliers. Cela va prendre du temps, mais s’il y a la volonté,  nous pouvons évoluer.

Quel message souhaiteriez-vous adresser aux Tchadiens ?

Si j’ai vraiment un message, c’est de dire à mes frères et sœurs tchadiens qu’il faut croire en notre pays, il faut l’aimer. Nul n’est éternel, nul n’est indispensable. Ni nous les responsables des partis politiques, ni nos dirigeants au sommet. Etant un pays constitué majoritairement de croyants, non seulement il faut croire en Dieu, mais croire également en son pays pour pouvoir changer les choses. Pour cela, nous devons nous serrer les coudes pour aller de l’avant. Tout n’est pas noir, il y a de bonnes choses tout comme il y a des mauvaises qu’il faut corriger ; c’est dans ce sens que nous devons évoluer, car l’enjeu majeur pour l’avenir de nos populations se situe à ce niveau. Nous amorçons un nouveau Plan national de développement (PND) intitulé ‘’Tchad connexion 2030’’ et après de nombreux dialogues inter-Tchadiens, et des chaudes joutes électorales, il est temps maintenant de déposer la balle à terre et de penser principalement au développement. Et ce développement voudrait que tout le monde s’engage dans le combat. C’est le principal message que je voudrais adresser à tous mes compatriotes.

Entretien réalisé par Jules Doukoundjé

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