Interview: « Le patriotisme ne peut se développer que par des canons culturels », Dr Yamingué Bétinbaye

Le Tchad, resté longtemps sous le joug colonial, a accédé à la souveraineté internationale en 1960. Après cette indépendance, la gestion du bien public revient aux enfants du Tchad. C’est en cette phase que les maux qui handicapent l’épanouissement du pays de Toumaï, commencent par pleuvoir. Malheureusement, après 62 ans, force est de constater qu’il figure toujours parmi les derniers pays en indice du développement humain.  L’enseignant chercheur, Dr Yamingué Bétinbaye fait une lecture des entraves au patriotisme et les éléments clés qui peuvent faire naitre ce sentiment.

Info : C’est quoi la Patrie ?

Dr Yamingué Bétinbaye: C’est une communauté sociale et politique à laquelle on a le sentiment d’appartenir. Etymologiquement, la Patrie c’est le pays de nos pères.  C’est un pays auquel on est lié par un certain nombre d’éléments clés, qu’on peut appeler les socles du patriotisme. C’est-à-dire l’histoire, la langue, la culture, les traditions et les habitudes de vies.

Info : comment expliquez-vous le fait que les tchadiens s’entredéchirent autour d’une même Patrie ?

Y B : C’est assez triste ce constat, mais si on regarde les socles de la Patrie qui fondent le patriotisme, on peut véritablement comprendre pourquoi dans un pays comme le Tchad, il y a un déficit de patriotisme. Le patriotisme et la patrie s’appuient sur les éléments comme l’histoire. Et lorsqu’on considère l’histoire du Tchad, il n’y a aucune unicité d’appréhension de l’histoire. Il est de même pour la langue qui constitue un socle de la Patrie et du patriotisme. Au Tchad, il y a une diversité linguistique qui pourrait apparaitre comme une richesse mais, si cette diversité linguistique n’est pas bien canalisée, on a l’impression que certaines langues sont dominantes et par contre d’autres sont marginalisées. Cela peut ne pas apparaitre comme une richesse mais plutôt un danger pour le patriotisme.

Aujourd’hui, il est difficile d’avoir des référents culturels forts au niveau du Tchad. A côté de cela, il y a aussi une diversité de traditions mais parfois un antagonisme des traditions qui porte préjudice à la Patrie et au patriotisme. Lorsqu’il n’y a pas une unicité et des référents forts des habitudes de vies dans une nation, cela peut être préjudiciable à l’impulsion d’un patriotisme fort. Lorsqu’on considère déjà ces cinq éléments (l’histoire, la culture, les traditions, la langue et les habitudes de vie), on peut comprendre pourquoi il y a un déficit de patriotisme au Tchad.

Quels sont les efforts à fournir pour développer le patriotisme ?

Y B : Contrairement à ce qu’on peut imaginer, le patriotisme, ce n’est pas quelque chose de politique. On ne peut pas imposer le patriotisme. C’est un désir, un sentiment, un ressentiment, un amour personnel. C’est quelque chose qui se développe de façon individuelle chez les habitants d’un pays. Lorsqu’on s’appuie sur des canons politiques pour promouvoir le patriotisme, cela ne peut pas réussir.

Le patriotisme ne peut se développer que par des canons culturels et scientifiques c’est-à-dire apprendre à mieux se connaitre pour identifier les éléments qui peuvent être mis en avant. Par ce que ces éléments seront les éléments les mieux partagés. Quand on ne se focalise pas sur ces éléments et lorsqu’on ne part pas aussi sur des bases d’actions que sociales, on ne parviendra pas à réussir le patriotisme.

On a également les facteurs aggravants comme la redistribution différenciée de la richesse nationale. Lorsqu’au niveau du pays certaines personnes ont l’impression qu’ils n’ont pas accès aux richesses naturelles de la même manière que les autres, elles ne se reconnaitront pas dans cette Patrie. Lorsqu’il y a des inégalités d’accès aux opportunités publiques et quand on regarde par exemple des actes de nominations et d’intégrations à la Fonction publique. Cette inégalité d’accès à la Fonction publique sape aussi les effets du patriotisme.

Les conflits intercommunautaires par exemple avec leur mode de gestion qui est désastreux peuvent apparaitre comme un manque de patriotisme. Quand l’acteur public ne se positionne pas au-dessus de la mêlée et que certaines communautés ont l’impression que d’autres sont privilégiées à leur détriment, cela crée aussi une certaine surdité face aux efforts du patriotisme.

De tous ces constats, que conseilleriez-vous aux Tchadiens ?             

Y B : La première chose, mettre en avant les arts, la culture et le sport parce que ce sont des éléments fédérateurs. C’est facile d’admirer la danse d’une autre communauté et lorsqu’on trouve la danse de la communauté en face belle, on intègre cet élément de la culture d’emblée aussi on accepte.

Les canons culturels, artistiques et sportifs peuvent apparaitre comme les meilleurs canons pour préserver le patriotisme. La deuxième, c’est faire des efforts pour qu’il y ait moins de conflits possibles et faire en sorte que les conflits sociaux soient gérés de manière responsable par les autorités administratives et traditionnelles.

Et la troisième, c’est promouvoir l’égalité, la justice sociale, un accès équilibré aux richesses naturelles. Ces éléments sont des facteurs forts qui peuvent impulser le patriotisme. Chez nous, on a tendance à confondre le nationalisme au patriotisme. Comme disait Romain Garry, « Le patriotisme, c’est l’amour des siens alors que le nationalisme, c’est la haine des autres. »

Riamian Doumtoloum Ghislain/Ouangso Alain, stagiaire   

À propos de Henry Badoum

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