« Le vrai développement, c’est dans nos esprits », Mahamat Saleh Annadif

Avec ses nombreuses années d’expériences dans les domaines politique et diplomatique, le ministre des Affaires étrangères, l’Ambassadeur Mahamat Saleh Annadif aborde à cœur ouvert les grandes questions de l’heure au niveau national et international.

L’info : Dans le cadre des avancées des résolutions issues du dialogue national inclusif et souverain (DNIS), quel est le rôle joué par la diplomatie tchadienne et son impact ?

Mahamat Saleh Annadif : D’abord je vous remercie de vous être intéressé à notre diplomatie en sollicitant cet entretien. S’agissant des Résolutions du Dialogue national inclusif et souverain (DNIS), il vous souvient que c’est autour de 17 points qui ont été relevés comme des actions qui doivent  être menées par le ministère des Affaires étrangères en vue de contribuer de façon efficace à la transition. Ces points se déclinent en trois points. Le premier axe, c’est la coopération diplomatique, le deuxième axe  porte sur les actions consulaires et juridiques. Et le troisième axe est lié à l’implication de la diaspora.

Notre action est de faire en sorte que ce qui se fait dans le pays soit reflété à l’extérieur, défendu, expliqué et amplifié. Pour y arriver, nous devons multiplier les contacts avec l’extérieur et nos partenaires et c’est ce que nous sommes en train de faire, et c’est ce que  nous sommes engagés à faire depuis la mise en place du gouvernement d’union nationale en multipliant des rencontres internationales, sous-régionales et régionales, et nous sommes en train de nous préparer sérieusement pour relancer la tenue d’un certain nombre de commissions mixtes parce que ce sont elles qui organisent l’action diplomatique.

Nous avons également envie  d’organiser une conférence de la diaspora tchadienne pour les impliquer encore plus. Parce que la diaspora a un  rôle extrêmement important que ce soit sur le plan socio-économique que dans  l’image du pays. Je m’évertue de dire que chaque Tchadien qui vit à l’extérieur est ambassadeur de son pays. Il doit donner le meilleur de lui-même pour être un  digne ambassadeur de son pays. Globalement, la diplomatie a pour matière première ce qui se passe dans le pays et on peut le refléter à l’extérieur. Et on peut s’estimer heureux que depuis la fin du DNIS, la mise en place du gouvernement d’union nationale, le retour de beaucoup de nos frères et les hommes politiques qui vivaient à l’extérieur, les politico-militaires, tout ça fait de la matière pour la diplomatie.

L’afflux des réfugiés défie les capacités du pays, quel est l’apport de la communauté internationale pour appuyer le pays à contenir la situation ?

Vous abordez un point très important parceque la situation est dramatique sur le plan humanitaire.

Le Tchad accueille plus de 400 à 500 mille réfugiés. Il y avait déjà à nos frontières sud les réfugiés centrafricains. A nos frontières ouest, nous accueillons des déplacés nigérians, que ce soit des refugiés du Niger, du Nigeria, et du Cameroun. Auxquels sont venus s’ajouter plus de 200 à 250 mille réfugiés soudanais, ce qui constitue un drame et la situation est grave. Nous avons attiré l’attention de nos partenaires sur cette situation vulnérable. Non pas seulement pour ceux qui viennent mais pour les populations hôtes. Dès les premières semaines, ce sont les Tchadiens eux-mêmes qui se sont débrouillés, puisqu’on partage plus de 1400 km avec le Soudan et ce sont les mêmes familles. En un rien de temps, un afflux massif de populations au Tchad ; on a pu y faire face. Jusque-là un certain nombre de pays, les partenaires notamment les organisations internationales ont fait un effort mais dans tous les cas ce n’est pas suffisant. Et j’en profite une fois de plus pour lancer un appel pour dire que le Tchad a besoin d’aide pour faire face à ce fardeau humanitaire. Cela doit être la responsabilité de la communauté internationale.

Le Tchad et le Qatar comptent réchauffer leurs relations, quels sont les secteurs visés et comment les qataris entendent investir au Tchad ?

Notre coopération avec le Qatar depuis un certain temps était symbolisée par le fait que le pré-dialogue à Doha nous avons signé un accord de paix à Doha. Mais on n’oublie que ceci est le résultat d’une relation qui était déjà très active entre notre pays et le Qatar. Nous avons institué une grande commission mixte entre le Tchad et le Qatar depuis 1998 ; et la présence de cette délégation dans nos murs depuis 48 heures, c’est pour identifier les secteurs susceptibles d’intéresser nos partenaires qataris afin de pouvoir préparer la commission mixte que nous envisageons au mois de novembre. Nous avons les secteurs de l’agriculture, de l’élevage, des mines, infrastructures, éducation nationale, la santé,  autant de secteurs dans lesquels le Qatar a eu des expertises et nous voulons développer un partenariat public- privé. Au-delà du fonds qatari présent dans cette délégation, nous voulons attirer également les investisseurs qataris privés. Beaucoup de sociétés sont ici et elles prennent des contacts. A la fin, un certain nombre de secteurs seront identifiés et cela nous permettra de préparer la commission mixte en novembre prochain pour pouvoir relancer cette coopération.

Ne pensez-vous pas que la France devrait changer sa politique en Afrique ?

Il revient aux Français de répondre à cette question. On ne peut que la poser aux Français. Ils sont les premiers à apprécier leur politique et j’estime que depuis un certain temps, la réflexion est à l’ordre du jour. De toutes les façons, il est impossible de faire l’économie d’une telle réflexion. J’ose croire que les Français l’examinent très sérieusement. J’écoute les différentes déclarations et cette réflexion est à l’ordre du jour depuis un certain temps.

En septembre de chaque année se tient l’assemblée générale des Nations unies à New York. L’Afrique est membre de cette organisation mais elle est un continent marginalisé. Plus de 60 ans après l’indépendance des pays africains, l’Afrique ne siège toujours pas au conseil de sécurité de l’ONU. Que pensez-vous de cette situation pour le moins injuste ?

Historiquement, les Nations unies ont été créées en 1945. C’est après la seconde guerre mondiale. Au moment de la création, il y a un ou deux pays africains au maximum indépendants. Ils n’étaient pas présents au moment où on rédigeait les textes qui régisseraient les Nations unies. Ils étaient des grands absents. Avec une cinquantaine de pays à sa création, aujourd’hui on est à plus de 190 pays qui sont membres des Nations-unies.  Les Nations unies en tant qu’instance suprême mondiale est un cadre d’échange, de coopération et d’évaluation de la situation internationale. Elles ont surtout pour mission principale de faire en sorte qu’il n’y ait plus de guerre. Ce sont les résultats de la seconde guerre mondiale, L’un des slogans des Nations unies après la guerre, c’est plus jamais cela. Donc elles sont les garants de la paix au niveau mondial. Malheureusement, le constat est que le Conseil de sécurité qui est composé de quinze membres avec cinq membres permanents et qui décident au nom des 193 pays est le résultat des vainqueurs de la deuxième guerre mondiale. Ils ne reflètent pas la réalité actuelle. L’Afrique représente le tiers des pays membres, et est un acteur important des Nations unies. Près de 60 à 70% des problèmes discutés par les Nations unies concernent les Africains. Comment peut-on discuter des problèmes africains sans nous africains ?

Depuis une dizaine ou une quinzaine d’années au niveau de l’Union africaine, il y a une revendication légitime qui consiste à demander qu’il faut changer la gouvernance du Conseil de sécurité. Et l’Afrique demande deux ou trois places. Les membres du Conseil de sécurité peuvent être en désaccord sur tous les points sauf sur leurs privilèges. Dans tous les cas, c’est une injustice qu’il faudrait réparer parceque les Nations unies de 1940 ne sont pas celles de 2023.

L’Afrique veut s’émanciper totalement mais elle lutte encore contre ses propres démons ; guerres, coups d’état, famine et mauvaise gouvernance. Et la Zone de libre-échange continental censée résoudre toutes ces tares tarde à se mettre en place. N’est-ce pas  la contradiction flagrante ?

Des fois, il faut être indulgent avec nous-mêmes, nous avons beaucoup de problèmes, c’est le legs de beaucoup de choses. Il faut l’assumer. Depuis un certain temps, les choses bougent.

La ZELECAF est une offre d’espoir parceque jusque-là les échanges interafricains  représentent pas grand-chose. La libre circulation au niveau africain ne représente pas grand-chose. Selon les analyses, le siècle à venir est celui des africains. Pour cela, il faut que les africains y croient en eux, cessent de se plaindre et se mettent au travail. Nous sommes un scandale géologique dans le domaine des matières premières. Il faut que nous fassions tout pour l’industrialisation de notre continent, que nous transformions toutes ces matières premières sur notre continent, ça le mérite de créer des emplois, afin d’éviter que ces jeunes ne tombent dans la mer ni ne meurent dans le Sahara. Mais c’est surtout que  cela créée une certaine valeur ajoutée pour que le continent puisse se développer. Il est temps que l’Afrique cesse d’exporter ses matières premières de manière brute. Le second élément c’est que le vrai développement c’est dans nos esprits. Nous devrons être des acteurs de ce monde et nous prendre en charge.  Prendre notre destin et créer les conditions pour mutualiser nos efforts pour développer notre marché intérieur. Les barrières qui existent entre nos pays doivent tomber. Tous les grands pays du monde se sont développés parcequ’ils ont réuni les conditions qui favorisent leur essor social et économique. Nous avons une population jeune, des richesses abondantes, il suffit tout simplement que les dirigeants se mettent au travail pour que l’Afrique puisse sortir. Je suis de ceux-là qui ne disent jamais que l’Afrique est pauvre. Je peux dire que l’Afrique est sous-développée mais à voir les richesses, c’est une honte pour moi de dire que l’Afrique est pauvre. Nous ne sommes pas pauvres. Il suffit de valoriser nos richesses et les mettre au service du continent.

Votre dernier mot

Les jeunes doivent être conscients que le destin de notre pays et de notre continent est entre leurs mains. Qu’ils sachent prendre leurs responsabilités et utiliser les réseaux sociaux à bon escient. Qu’il n’y ait pas de discours de haine sur les réseaux sociaux, éviter les conflits intercommunautaires. Le Tchad a connu plus de trente années de guerres, il ne faut pas qu’on revienne à cette situation. Notre diplomatie est celle du développement et les jeunes doivent être les acteurs positifs. Qu’ils ne se contentent pas d’être des fonctionnaires, il faut qu’ils soient des entrepreneurs pour contribuer au développement de notre pays.

Propos recueillis par Florent Baïpou

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